MIRCEA CANTOR, VANATORUL DE IMAGINI

Revue d’exposition #1

Vue d’exposition, Mircea Cantor, Vânătorul de Imagini , Musée de la Chasse et de la Nature, 15 janvier – 31 mars 2019.

Cela fait maintenant quelques années que le musée de la Chasse et de la Nature propose à des artistes carte blanche pour venir s’immiscer dans ses salles et imaginer un projet qui dialogue avec ce lieu, pour le moins peu ordinaire. À l’occasion de la saison France-Roumanie, c’est au tour du lauréat 2011 du Prix Marcel Duchamp Mircea Cantor d’investir les lieux, avec une proposition plutôt habile qui réserve quelques belles découvertes, à voir du 15 janvier au 31 mars 2019 à Paris. 

Né en 1977 à Oadea en Roumanie, Mircea Cantor s’est fait connaitre au début des années 2000 pour son travail autour des thématiques de la frontière, de l’identité et de la mondialisation. Suivant le fil de ces problématiques personnelles, c’est ici la notion de « territoire » et les rapports de force, d’adaptation et de coexistence qu’elle induit qui sont en jeu dans Vânătorul de Imagini (Chasseur d’Images).

Le sujet est d’actualité, et a régulièrement été traité dans les expositions de ces dernières années. C’est pourtant avec une certaine acuité que l’artiste se saisie de cette problématique en se faisant glaneur de ces pratiques de coexistence/d’apprivoisement entre l’homme et l’animal dans sa Roumanie natale. Collectionneur baudelairien, il délaisse cette fois la ville qu’avait arpenté l’illustre poète pour « chasser » ces instants où humain et animal se rencontrent. Installations, dessins, vidéos de Mircea Cantor et déguisements de fêtes empruntés au Musée National du Paysan Roumain par l’artiste se fondent dans le parcours des collections permanentes. On se laisse assez vite prendre à ce jeu de cache-cache dans les collections, qui renforce toute l’étrangeté de ce lieu où trophées de chasses et vitrines naturalistes règnent en maitres. A l’issu du parcours, c’est tout le rapport à l’animal chassé, apprivoisé, craint ou admiré qui se dévoile dans toute son étrangeté. Le parcours présente quelques vidéos intéressantes avec Aquila non Capit Muscas (2018) et Deeparture (2015), mais l’effet « patchwork » de l’exposition lui donne cependant un caractère inégal. 

Colinde

Masques de Colinde (Musée National du Paysan Roumain, Bucarest) présentés par Mircea Cantor, Vânătorul de Imagini , Musée de la Chasse et de la Nature, 15 janvier – 31 mars 2019.
Mircea Cantor, dessins réalisés pour Vânătorul de Imagini , 2018.

À côtés de quelques drapeaux de treillis militaire scindés de cordages et fils barbelés sérigraphiés chers à Mircea Cantor, un mur de masques de Colinde, fête traditionnelle roumaine qui mêle rituel chrétien et anciennes coutumes païennes, capte rapidement le regard et saisi par le caractère grotesque, à la fois grossier, drôle et inquiétant, de ces trognes. Ils m’ont tout de suite rappelé l’exposition Joan Jonas présentée par la Tate Modern au printemps 2018, où la première salle de l’exposition présentait une vitrine remplie d’objets liés au théâtre. Chose intéressante, l’idée du masque rappelle bien ici qu’on n’est pas dans le registre de la représentation figée, mais dans celui de la performance, où en l’occurrence les participants revêtent ces masques faits de peau de bêtes à l’occasion d’un carnaval qui accompagne les fêtes de Noël. Ainsi accrochés au mur, ces étranges trophées de chasse dialogue avec une série d’encres de chine présentées sur un mur voisin. Leur dessin simple et rapide grossis les traites de ces masques pour mieux en saisir l’expression, qu’on pourra voir tantôt moqueuse, rieuse, triste ou menaçante. Les vides ménagés par ces dessins sommaires laissent l’indétermination planer sur l’identification humaine ou animale des portraits ainsi saisis, rappelant parfois les masques de comédie antiques. 

Deeparture, 2015

Mircea Cantor, Deeparture, vidéo, 2015
Josef Beuys, I like America and America likes me, performance photographiée, 1974

Installée dans la « salle du cerf et du loup », Deepature (2015) présente un loup et une biche en face à face dans un white cube — type d’espace caractéristique des galeries moderniste où le cadre, l’environnement ambiant doit s’effacer pour mieux laisser voir l’oeuvre. La tension est présente et se fait sentir à travers ces plans souvent rapprochés et filmés à hauteur d’animaux, qui cependant semblent s’apprivoiser l’un l’autre ou du moins tenter une coexistence. Le parallèle avec le I like America and America likes me (1974) où Josef Beuys s’était enfermé dans une cage avec un coyote pendant trois jours peut facilement être fait. Or là où l’artiste allemand nous parlait du conflit qui animait l’Amérique des années 1970 avec son histoire indigène, Mircea Cantor projette l’homme en dehors de l’image et déplace le rapport d’identification du chaman beuysien à l’animal lui-même. À travers un accompagnement extrêmement guidé du regard du spectateur, Deeparture semble proposer une identification poétique à ces animaux dont l’histoire ici contée pourrait se lire comme une métaphore de la société.  

Aquila non Capit Muscas, 2018

Mircea Cantor, Aquila non Capit Muscas, vidéo, 2018

À la fois film et série d’encres de chine présentées dans plusieurs salles du musée, Aquila non Capit Muscas  (2018) met en scène un aigle capturant un drone. Si on peut y lire une reprise de pouvoir de la nature sur les technologies humaines, ou au contraire une forme d’adaptation malheureuse de l’animal laissant des plumes dans sa capture de cet ersatz de proie, plus intéressant me semble-t-il est le fait que cette scène ait été filmée, et probablement depuis un drone. De quelle capture ce film est-il le sujet en définitive ? Celle du drone par l’aigle ou bien celle de l’aigle lui-même, dont l’image est capturée par la caméra à l’aide d’un drone faisant office d’appât ? Avec Aquila non Capit Muscas, l’artiste se fait autant chasseur que poète, proposant ainsi me semble-t-il moins une fable moralisatrice qu’une recherche d’un lien subsistant entre l’humain et l’animal, le naturel et le technologique, dont les distinctions et les frontières qui les séparent se font poreuses. 

Jouant des oppositions entre le white cube de Deeparture et la muséographie extrêmement chargée du musée de la chasse, la modernité technologie du drone et la technique ancestrale du travail du textile, le costume de carnaval et le trophée de chasse figé, le chasseur d’images rend incertaines les séparations trop rapides entre tradition et modernité, naturel et artificiel à travers ces rituels de carnaval transformés et cette danse hybride entre l’animal et le technologique. Vânătorul de Imagini se lit en définitive comme une invitation au glanage poétique, où l’on recueille les images d’un monde établit sur un équilibre fragile, en perpétuel ajustement. 

Mircea Cantor, Vânătorul de Imagini (Chasseur d’Images), exposition à voir du 15 janvier au 31 mars 2019, Musée de la Chasse et de la Nature, 62 rue des Archives, Paris 3e. 

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